Vénissieux, France | AFP | 20/02/2020

par Frédéric GARLAN

Partie à la reconquête du marché des batteries automobiles, l’Europe va devoir sécuriser ses approvisionnements pour cinq matériaux clefs: nickel, lithium, managanèse, cobalt et graphite. Seul le dernier peut être fabriqué. Mais là, petit problème: toute sa production est aujourd’hui concentrée en Asie.

Le Français Carbone Savoie et l’Allemand SGL Carbon, les deux seules entreprises européennes jugées en mesure de se lancer sur ce marché, ont donc été conviées à rejoindre le grand projet lancé par Bruxelles pour retrouver sa souveraineté sur le marché clef de l’électromobilité.

« Merci de nous avoir fait monter à bord de l’Airbus des batteries alors que, pour être honnêtes, nous n’étions pas sur la liste d’embarquement », a lancé Bruno Gastinne, président du conseil de surveillance de Carbone Savoie, à la secrétaire d’État à l’Économie Agnès Pannier-Runacher, venue jeudi inaugurer les dernières installations de l’entreprise à Venissieux (banlieue de Lyon).

Acteur historique des métiers du carbone et du graphite, fondé il 120 ans, Carbone Savoie ne produit pas à ce jour les qualités de graphite nécessaires aux véhicules électriques.

« Pour rattraper le retard sur les Chinois, il faut mettre le paquet et investir beaucoup », a souligné devant la ministre le responsable de la R&D Régis Paulus.

L’enjeu est de taille: « un véhicule de type Tesla embarque 70 kilogrammes de poudre de graphite », souligne le président de l’entreprise Sébastien Gauthier, interrogé par l’AFP.

Carbone Savoie a mis au point dans ses laboratoires un nouveau procédé qui consommerait, affirme la société, 50% d’énergie en moins que ceux existants et produirait deux fois moins de déchets.

« On sera moins cher et plus efficace que les produits chinois avec une moindre consommation d’énergie. La difficulté, c’est qu’il nous faut aller vite », relève M. Paulus.

D’où la recherche de fonds engagée par l’entreprise: « on ne peut pas le financer seul; on va avoir besoin d’aide », souligne M. Gastinne, en chiffrant l’investissement nécessaire « à plusieurs dizaines de millions d’euros ».

Car si aujourd’hui l’entreprise va bien et dégage des bénéfices, elle n’est pas passée loin de la disparition.

Il y a cinq ans, Carbone Savoie était condamnée à la fermeture par son actionnaire Rio Tinto qui l’avait trouvé dans la corbeille de mariage lors de sa reprise du fabricant d’aluminium Péchiney.

 – Cathédrale souterraine –

Le métier traditionnel de Carbone Savoie est en effet la fabrication des anodes – de carbone ou de graphite – utilisées pour la production d’aluminium par électrolyse.

Devant les assauts de la concurrence, son chiffre d’affaires était tombé il y a cinq ans à 60 millions d’euros, avec des pertes annuelles se chiffrant en dizaines de millions.

Repris par le fonds de retournement Alandia Industries, la société a beaucoup investi -plus de 40 millions d’euros depuis 2016- a amélioré sa compétitivité -avec une production en hausse de 60% à effectifs constants- et engagé une politique de diversification pour réduire sa dépendance au marché cyclique de l’aluminium.

Les graphites de spécialité sont ainsi passés de 0 à 15% des ventes depuis le changement d’actionnaire.

Aujourd’hui, Carbone Savoie emploie 400 salariés sur ses deux sites de Vénissieux et de Notre-Dame de Briançon (Savoie). L’entreprise a dégagé l’an dernier un bénéfice net de 17 millions d’euros sur un chiffre d’affaires de 127 millions d’euros.

Carbone Savoie a notamment investi 10 millions d’euros pour réduire de 98% les émissions de son usine de Vénissieux, située en plein cœur de l’agglomération lyonnaise.

Le nouvel investissement salué par Mme Pannier-Runacher est un four de cuisson à gaz – une dépense de 11 millions d’euros qui a permis à la société de doubler ses capacités. Cette « cathédrale de briques », installée cinq mètres sous la surface du sol, devrait permettre à l’entreprise d’abaisser de 10% ses coûts de revient.

Le carbone qui y est produit à partir de coke de pétrole est ensuite transféré à Notre-Dame de Briançon où il devient du graphite en étant soumis à un courant électrique intense, fourni par les barrages hydroélectriques voisins.